Résolutions

Facebook et moi

Vous savez quoi ? Il y a une quinzaine de jours maintenant, j’ai décidé de quitter Facebook. Je vous dis ça avec une pointe de fierté, un peu comme quelqu’un qui viendrait d’arrêter de fumer. Certainement qu’il y a un peu de ça. Je ne me sentais pas accro mais, tout de même, j’y allais tous les jours… une demi-heure par ci, une demi-heure par là… Mine de rien, presqu’insideusement, c’était quand même bien rentré dans ma vie.

Lors du premier confinement, Facebook m’est apparu comme une porte sur le dehors. Une porte béante sur une pseudo réalité qui défilait devant moi. Je m’y plongeais le soir, une fois mon petit garçon couché, comme pour prendre le pouls du monde. Et quel pouls ! Rappelez-vous ce premier confinement : les enfants à la maison, le droit de ne voir personne, pas de sortie sans attestation, pas de sortie possible à plus d’1km de chez soi… le tout limité à une heure, etc. Et pendant ce temps, des décisions politiques continuaient à se prendre et les mauvaises nouvelles à pleuvoir sur les réseaux sociaux. Chaque soir, je m’enfonçais un peu plus dans mon siège, chaque soir je nourrissais ma colère et ma peur du lendemain. Ce monde ne ressemblait décidément en rien à celui dans lequel j’avais envie de vivre… Quel monde étions-nous en train de préparer ? Soir après soir, je me sentais de plus en plus impuissante et ne trouvais pas meilleure manière d’agir que de partager sur le fil d’actualités de ce même réseau ce qui me révoltait. J’alimentais, ce faisant, ce flot d’images, d’articles, de vidéos qui contribuait à réduire, jour après jour, ce qui restait en moi de confiance, d’optimisme, d’envie.

Le temps est passé. J’ai traversé ce que j’avais à traverser pendant toute cette année 2020. Les choses réjouissantes comme les événements difficiles. Je suis restée sur Facebook et j’ai continué à y aller régulièrement… une demi-heure par ci, une demi-heure par là. Mais ce n’était plus au même moment car, désormais, le soir, j’avais décidé de m’offrir de vrais temps pour moi, pour me ressourcer. Ça a été ma manière à moi d’élever, petit à petit, à l’intérieur de moi, un rempart contre l’impuissance : lecture nourrissante, travail artistique, personnel, etc, voilà ce à quoi j’occupais mes soirées.

Résolution de début d’année?

Et puis, en ce début d’année, j’ai eu la chance de croiser un chercheur qui travaille pour Facebook. Nous avons eu une discussion sympathique autour d’une même table et puis, tout à coup, je me suis entendue lui dire : « Ben moi, je sais que, en 2021, je quitterai Facebook. » Évidemment, il s’en est suivi une discussion à bâtons rompus sur les raisons de cette décision. Rien n’avait été prématuré de mon côté ; je n’avais donc pas de réponse toute faite. J’ai senti que le moment était venu d’exprimer ce que j’avais au plus profond de moi, de ne parler que de mon vécu et ne surtout pas aborder le côté politique, technique de la chose… j’aurais alors perdu pied. Alors, j’ai partagé ce que je viens de partager… sentiment d’impuissance, constat que je nourrissais quelque chose dont je ne voulais en fait plus. Nous avons échangé sur nos conceptions respectives du monde, notre rapport à la sensibilité. La discussion est restée sympathique et cordiale et j’ai senti comme elle a nécessité, pour moi, d’être en lien avec mes valeurs profondes, mon important. Et puis, le moment est venu de nous quitter. Le lendemain matin, alors que j’avais des tas d’autres choses à faire, j’ai sauté le pas, j’ai quitté Facebook : c’était une évidence, c’était devenu comme une urgence. J’ai d’abord fait une liste, dans mes favoris des sites internet, personnes dont je souhaitais suivre la pensée, les actions. J’ai écrit un message d’au revoir aux plusieurs centaines d’ami.e.s avec lesquel.le.s j’étais connectée. Je les ai invité.e.s à me rejoindre sur mon site et voilà, c’était fini. Au beau milieu du lieu de coworking où je travaille, j’ai levé les bras au ciel et j’ai poussé un cri de joie. Ce que j’ai ressenti, à ce moment-là, c’est que je me réappropriais un morceau de ma vie. C’était incroyablement fort, et absolument inimaginable avant de le vivre.

Et alors?

Je me suis rendu compte, a posteriori, que cette décision était certainement en maturation depuis longtemps. Je me suis, par exemple, tout de suite dit que mon lieu d’expression serait mon blog. J’ai éprouvé de la gratitude pour tous ceux qui m’ont accompagnée dans la réalisation de ce site. Pour moi, c’est un lieu tellement plus sécurisant que la grande toile mondiale. Je le vois juste comme un espace de partage où j’invite les personnes avec lesquelles je suis en relation à prendre contact avec ce qui me traverse. Je ne détiens pas de vérité, je partage, simplement, sans attente en retour… et sans peur de la sanction des « like » et commentaires.

  • Depuis, je constate que je n’ai plus de rappels pour les anniversaires de mes quelques centaines de contacts ; c’est un peu dommage.
  • Depuis, j’ai décidé de prendre le temps de m’arrêter dans la rue pour partager, pour de vrai, avec les personnes que je croise car j’ai l’intime conviction que c’est là qu’il se passe quelque chose. Il m’est arrivé de leur raconter cette histoire et j’ai alors vu devant moi des yeux ronds et écarquillés. J’entends leurs commentaires et réactions : « Ah, mais moi, j’en ai bien envie aussi mais…», « J’ai déjà essayé et puis j’ai replongé », « Ah non, moi, je ne pourrai pas. J’aurai trop peur de louper des trucs. »…
  • Depuis, j’ai envie de nourrir autrement les relations , en y mettant une réelle attention et peut-être une intention plus présente d’être en lien pour de vrai. Un lien qui nourrisse le vivant en moi et en l’autre.
  • Depuis, j’ai ressenti à trois reprises l’envie d’aller cliquer sur l’icône Facebook, à des moments où j’avais besoin de m’échapper de ce que j’étais en train de faire… trois fois seulement et plus rien.
  • Depuis, j’ai gagné au moins une demi-heure par jour que je consacre à autre chose. J’ai aussi assurément retrouvé, au-delà du temps, des espaces de cerveau plus disponibles, moins occupés par la marche effrénée du monde.

Bref, un petit pas qui fait bouger des choses. Un petit pas que je vis comme une petite victoire personnelle. Et puis, je suis aussi passée sur Signal plutôt que What’sapp et j’ai constaté que je n’étais pas la seule… Et puis… le prochain pas est à venir !

Allez, épilogue…

Cette petite aventure que je vous partage est vraiment venue me questionner sur ce que je souhaitais nourrir, sur ce à quoi j’ai envie de donner mon énergie. Il est question de choix personnels, intimes même, me semble t’il… et aussi de choix de société. Rien de tout cela n’a été prémédité. Cela s’est posé pour moi comme une évidence au moment où cela s’est présenté. J’ai accueilli, j’ai agi et c’était bon. Cueillir le fruit quand il est mûr, c’est tellement meilleur…

De plus, je ne peux que constater que ma propre mise en mouvement personnelle n’est pas venue de ce que je savais mais de ce que je vivais. Je sais depuis longtemps que les GAFAM ne sont pas vertueux, que ce n’est pas anodin d’être présent sur ces réseaux, quelle que soit la nature de ce qu’on y fait. Tout cela a été confirmé maintes fois par des lectures, des émissions de radio et, chaque jour par mon compagnon, expert en réseaux et cyber-sécurité, fervent défenseur des communs. Toutes ces connaissances ont assurément contribué à “préparer le terrain” mais le déclic est venu d’autre chose. Il a fallu que je vive ces expériences pour que “faire ce pas” devienne une évidence. Naturellement, je fais tout de suite le lien avec tout ce que l’on sait sur ce le changement climatique, les inégalités sociales, etc… et pourtant…

Et vous, où en êtes-vous? qu’avez-vous envie de nourrir ? Quel est votre important ? Qu’est-ce que sont venus vous raconter les derniers événements de votre vie, petits ou grands?

Enfin, pour ceux et celles qui souhaiteraient nourrir leurs réflexions sur les réseaux sociaux, GAFAM, etc, je ne peux que conseiller le livre de Shoshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance. Mais comme c’est un pavé, peut-être vous sera-t’il plus léger d’écouter cet épisode de La Grande Table avec Shoshana Zuboff.